Radio Grandpapier

N°2 : Tuna Dunn (portrait) & "Hetappi Manga Research Lab R"

Pour cette seconde capsule de la rubrique "Ma vie en /", je vous présenterai un récit expérimental publié via Twitter par le mangaka Yūsuke Murata. Je dresserai tout d’abord le premier portrait d’un auteur de bande dessinée thaïlandais. Honneur aux dames avec la présentation du travail de la jeune et talentueuse Tuna Dunn !

J’aurais pu commencer par vous parler de la plus longue "proto-bande dessinée" au monde qui date de 1800. S’étalant sur les 2 kilomètres du mur intérieur du Temple du Bouddha d’Emeraude à Bangkok, la fresque du Ramakien présente l’épopée de Rama en 178 panneaux muets. J’aurais pu aussi parler du premier strip thaïlandais publié dès 1927, de l’un des 7500 albums parus durant l’Âge d’Or de la bande dessinée thaïlandaise entre 1954 et 1992 ou de la disparition presque totale et subite de ce marché suite à l’arrivée massive des mangas piratés et donc bien moins onéreux. J’aurais pu évoquer L’histoire de Tongdaeng, adaptation en bande dessinée de la biographie du chien de sa majesté le roi Bhumibol, biographie écrite par le souverain lui-même qui en commanda par ailleurs l’adaptation en bande dessinée. Avec plus d’un demi-million d’exemplaires vendus en 2002, dépassant les ventes d’Harry Potter, L’histoire de Tongdeang reste à ce jour le plus important best-seller de la bande dessinée thaïlandaise. J’aurais pu également vous parler de l’émergence d’une nouvelle génération d’auteurs locaux depuis une dizaine d’années suite à l’ouverture de sections d’art graphique (et parfois de bande dessinée) dans plusieurs universités, au lancement des revues Let’s Comic et Mud et à la fondation de plusieurs maisons d’édition comme Typhoon Books et Salmon Books.

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Détails du "Ramakien" dans le Temple du Bouddha d’Emeraude à Bangkok. Couvertures d’albums de l’Âge d’Or de la bande dessinée thaïlandaise. Planche et couverture de "L’histoire de Tongdaeng". Couvertures des revues "Mud", "Let’s Comic" et d’autres albums publiés par Typhoon Books, Salmon Books et To Share Publishing House.
©2014 auteurs & éditeurs respectifs

Je vous parlerai cependant d’une jeune et talentueuse auteure thaïlandaise de 21 ans que j’ai eu l’occasion d’interviewer. Quel galant homme, ce Nicolas, me direz-vous. Que nenni, vous répondrais-je ! Parmi les nombreux auteurs du terroir, Tuna Dunn est l’une des seules à proposer des planches en anglais sur son profil Facebook, planches dont je peux donc saisir aisément le sens...

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Illustration de Tuna Dunn.
©2014 Tuna Dunn

De son véritable nom Tunlaya Dunnvatanachit, Tuna Dunn est née en 1993 et réside à Bangkok où elle est encore étudiante en design graphique dans la Faculté des beaux-arts et arts appliqués de la Chulalongkorn University. Remerciant ses parents de l’avoir laissée libre de choisir une option artistique plutôt que de la forcer à s’inscrire en droit ou en économie, elle doit à son grand frère sa passion pour le Neuvième Art. Elle conserve une affection particulière pour les Aventures de Tintin qu’elle découvrit enfant dans la collection de son ainé qui l’initiera ensuite à des titres venus du Japon. Bien que son frère s’intéresse principalement aux mangas humoristiques ou d’action, les deux jeunes gens partageront un goût commun pour les mangas de détective comme la série Les enquêtes de Kindaichi de Yōzaburō Kanari et Fumiya Satō. Influencée tout d’abord par le dessin nippon, Tuna Dunn développera un style personnel durant ses études de design graphique. Son style épuré, qui évoque la ligne claire et parfois la "ligne frêle" de certains illustrateurs français, se focalise sur les personnages dont les visages se limitent à quelques traits et de parcimonieux aplats monochromes. Les décors sont eux presque absents comme les contours de case, Tuna Dunn tenant à exploiter toujours davantage l’espace blanc de la page.

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Couverture de "I Like Like You", le premier album de Tuna Dunn.
©2014 Tuna Dunn & Salmon Books

Découverte grâce à son profil Facebook par l’éditeur thaïlandais Salmon Books, elle a publié l’an passé son premier album qui s’intitule I Like Like You. Il regroupe cinq courts récits abordant divers thèmes comme la dépendance aux drogues, la rivalité entre sœurs, la rupture amoureuse ou l’amour non réciproque dans le milieu étudiant universitaire. Les références musicales y jouent un rôle important comme pour le morceau China Girl de David Bowie et Iggy Pop dans son récit sur l’addiction. Elle travaille actuellement sur son second livre qui devrait aborder des sujets plus "graves" avec de nouvelles expérimentations graphiques inspirées, entre autres, par la lecture du Asterios Polyp de David Mazzucchelli que son frère lui a récemment offert.

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Planche postée sur le profil Facebook de Tuna Dunn.
©2014 Tuna Dunn

Sur son ancien Tumblr (avec la série drôle et décalée mettant en scène d’étranges ogres baptisés Somphol) et désormais sur sa page Facebook, on peut retrouver de nombreux courts récits en anglais. Dans ces séquences en une planche, Tuna Dunn tente de retranscrire l’essence d’un sentiment ou d’une émotion. D’une grande maturité esthétique pour son jeune âge, l’auteure fait partie des plus grands espoirs de la bande dessinée thaïlandaise bien qu’elle se considère comme designer avant toute autre chose…

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Premier des 38 tweets de la version numérique de "Hetappi Manga Research Lab R" de Yūsuke Murata.
©2012 Yūsuke Murata
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Le deuxième tweet...
©2012 Yūsuke Murata

Je vais maintenant revenir au récit publié via Twitter par le mangaka Yūsuke Murata. Ce dernier, principalement connu pour son shōnen Eyeshield 21 scénarisé par Riichirō Inagaki, consacré au football américain et publié en français aux éditions Glénat. Il fut également l’auteur, dans la revue Weekly Shonen Jump entre 2008 et 2010, d’une série mensuelle baptisée Hetappi Manga Research Lab R. Cette reprise de L’apprenti mangaka d’Akira Toriyama évoque également les coulisses de la conception d’un manga et notamment du harcèlement constant de l’auteur par son éditeur.

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Ne prenez jamais les éditeurs de "Jump" à la légère !
©2012 Yūsuke Murata
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L’effet des "yeux aux rayons X détecteurs de mangaka". ©2012 Yūsuke Murata

En 2012, Yūsuke Murata décida de prolonger la défunte rubrique avec un récit qu’il posta sous la forme de 38 tweets sur son compte. Présenté donc par le biais d’un support numérique, cette histoire expérimentale exploite en réalité les possibilités offertes par le support papier. Car le mangaka ne poste pas des scans de ses dessins au crayon mais bien des photographies qui tirent parti de jeux d’ombres et de volumes obtenus par des pliages dans le papier sur lequel ils sont tracés. Fuyant devant son éditeur pour aller à la pêche avec son fils, un mangaka saute dans le vide depuis une falaise. Le bord abrupt de cette dernière sera réalisé à partir du pliage d’une feuille pour former un angle droit. L’ombre produite marquera le volume de la falaise et les personnages seront dessinés selon la technique du raccourci pour conserver leurs proportions. Mais les trouvailles ne s’arrêtent pas là. Découpe dans le papier pour ouvrir une porte secrète, perforations et lampe derrière la page pour créer l’effet des "yeux aux rayons X détecteurs de mangaka", typex pour suggérer l’épaisseur de la fumée, des nuages ou même donner un sentiment d’avant-plan pour des mains dessinée à l’arrière-plan ou encore anamorphose sont au menu de cette histoire drolatique et inventive !

Nicolas

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©2012 Yūsuke Murata