Radio Grandpapier

N°9 : La Bande Dessinée comme "langage de symptômes" du traumatisme psychique (1/3)

Cette neuvième capsule est consacrée à la première partie d’une analyse de deux planches du roman graphique "Arkham Asylum : A Serious House on Serious Earth" et dévoile comment le scénariste Grant Morrison et le dessinateur Dave McKean utilisent la Bande Dessinée comme un véritable « langage des symptômes » du trauma psychique.

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Compulsion de répétition
Deux planches du "Arkham Asylum : A Serious House on Serious Earth" de Grant Morrison et Dave McKean. Copyright ©1989 DC Comics.

Le mois passé (ici), j’avais évoqué la notion d’Effroi et celle du mutisme qui s’incarne sous la forme animale du Yéti dans Tintin au Tibet. Autre figure classique de la Bande Dessinée, le personnage de Batman est lié au trauma psychique de manière encore plus évidente. L’analyse de deux planches du roman graphique Arkham Asylum : A Serious House on Serious Earth nous dévoilera comment, en 1989, le scénariste Grant Morrison et le dessinateur Dave McKean utilisent la Bande Dessinée comme un véritable « langage des symptômes » du trauma psychique.

Trois ans après le Dark Knight Returns de Frank Miller et Klaus Janson et les Watchmen d’Alan Moore et Dave Gibbons, Grant Morrison s’oppose à leur déconstruction froide et chirurgicale de la figure du super-héros. Le scénariste écossais considère que leur "leçon d’anatomie", pour reprendre le titre d’un récit séminal du Swamp Thing écrit par Alan Moore, est guidée par une approche par trop « littérale » et « réaliste ». En réponse à ces deux pamphlets politiques, il propose un voyage dans l’inconscient du Chevalier Noir ainsi qu’une réflexion sur le trouble mental dont il souffre en le plaçant au cœur de l’Asile d’Arkham. Les thèmes et le style graphique du récit puisent, selon son auteur, dans les œuvres de Lewis Carroll, du psychiatre Carl Gutav Jung, de l’occultiste Aleister Crowley, de Jean Cocteau, d’Antonin Artaud ou encore des films d’animation de Jan Švankmajer.

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Reviviscence
A gauche : planche du "The Dark Knight Returns" de Frank Miller, Klaus Janson et Lynn Varley. Copyright ©1986 DC Comics. A droite : planche du "Arkham Asylum : A Serious House on Serious Earth" de Grant Morrison et Dave McKean. Copyright ©1989 DC Comics.

Les deux planches qui nous occupent se trouvent au milieu du récit et se font face. Chacune d’entre elles est composée de deux bandes de 4 cases au format vertical identique. Ce découpage en gaufrier régulier permettra aux auteurs de rendre plus lisibles le jeu des différences et des constantes entre les images ainsi que les relations entre passé et présent. La séquence alterne en effet des cases présentant Batman évoluant dans l’asile (au temps de l’histoire) et des cases évoquant l’exécution de ses parents sous ses yeux alors qu’il était enfant. Morrison et McKean reprennent ici l’approche de Frank Miller dans son Dark Knight Returns où l’on pouvait déjà assister à une séquence d’alternance entre souvenirs de l’exécution et temps de l’histoire. Ils empruntent cependant au Dark Knight Returns bien plus que cela puisque Dave McKean redessinera à l’identique une case de Frank Miller. Cette image présente l’instant où le tueur a posé son arme sur la gorge de Martha Wayne et s’apprête à faire feu. Le collier de perles, pris dans le geste du tueur, est sur le point de céder. Cette case se pose comme « l’Image traumatique ».

Pour revenir brièvement sur les travaux des psychiatres François Lebigot (Traiter les traumatismes psychiques, Dunod, 2005) et Louis Crocq (16 leçons sur le Trauma, Odile Jacob, 2012), l’Image traumatique est une image qui s’est introduite, pure et statique, dans la psyché de la victime au moment de l’Effroi. Habituellement, notre esprit filtre toute information lui parvenant. Ces barrières de défense sont cependant inopérantes lors d’un événement traumatogène. Face à un attentat, un accident violent, la vision d’un charnier, une catastrophe naturelle de grande amplitude, notre appareil psychique se fige, comme dans le mythe grec de Méduse, car il fait face à l’imminence de son anéantissement total. Il ne peut associer aucune image, aucun son, aucun mot, aucune idée à sa propre annihilation car l’annihilation mène à un « néant » -par nature- non-représentable. Avec des barrières de protection figées par l’effet de surprise de l’événement traumatogène et un appareil psychique pétrifié par l’impossibilité de se figurer la notion d’anéantissement total, une image non-filtrée, pure, pleine et entière, entre par effraction au cœur de notre psyché. Il s’agit de « l’irruption du réel de la mort », du moment de l’Effroi. Cette Image traumatique, parfois associée à un son ou à une odeur, est généralement un élément visuel perçu lors l’événement traumatogène. Dans le cas du Dark Knight Returns, il s’agit donc du collier de perle tendu au moment où le tueur va faire feu. Si Morrison et McKean reprennent cette image dans Arkham Asylum, c’est -apriori- pour nous dévoiler la nature inaltérable de l’Image traumatique.

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L’Image traumatique
A gauche : planche du "Arkham Asylum : A Serious House on Serious Earth" de Grant Morrison et Dave McKean. Copyright ©1989 A droite : même planche avec en insert une case du "The Dark Knight Returns" de Frank Miller, Klaus Janson et Lynn Varley. Copyright ©1986 DC Comics.

Entré non-filtré, non-encodé dans notre psyché, ce corps étranger ne peut y être assimilé car il ne peut y faire sens. Cela provoque un double phénomène : la « compulsion de répétition » et la « reviviscence ». Notre appareil psychique réordonne et altère constamment nos souvenirs, afin de les rendre supportables ou signifiants. Dans l’une des deux planches d’Arkham Asylum, Morrison et McKean nous présentent cette quête de sens en montrant Bruce Wayne sortant du cinéma avec ses parents à deux reprises. Dans la deuxième case, ils ont été voir le film Bambi. Dans la huitième case, la même scène est altérée car ils ont été voir Zorro. Les souvenirs évoluent donc en fonction de nos besoins psychiques. Cependant, lorsque notre esprit tente d’assimiler l’Image traumatique, il ne fait que la heurter et la réactiver. Ces tentatives constantes et régulières d’assimilation mènent à revivre l’expérience traumatique de façon répétée -c’est la « compulsion de répétition »- et de façon aussi intense qu’au moment de l’événement traumatogène -c’est la « reviviscence »-. Dans le reportage de Lisa Mandel au sujet du trauma dans Le Monde Diplomatique en bande dessinée (2010), une victime déclare : « Je suis physiquement avec vous mais dedans, je suis encore là-bas ». La victime vit deux expériences simultanément, celle du présent qui l’entoure et celle de l’Effroi. Dans le Dark Knight Returns et dans Arkham Asylum, les auteurs n’alternent donc pas souvenirs et temps de l’histoire ; ils présentent côte à côte temps de l’histoire et temps de l’Effroi en exploitant au mieux le potentiel de la bande dessinée. La contiguïté des images, élément constitutif du médium, permet au lecteur de saisir simultanément la double expérience éprouvée par la victime au moment de la « reviviscence ». La modification du titre du film, que l’on peut observer aisément car elle est opérée sur un même page, nous permet d’appércier les altérations effectuées par notre appareil psychique pour donner sens aux événements. La reprise à l’identique de la case du Dark Knight Returns dans Arkham Asylum nous donne à voir une Image traumatique inaltérable par un jeu de métatextualité.

L’analyse ne s’arrête d’ailleurs pas là car l’on pourrait encore évoquer la relation entre trauma, mutisme et figure animale ou la notion de « fragmentation de la psyché » proposée par le psychiatre Sándor Ferenczi. Et ce sera donc le sujet de ma prochaine capsule !

Nicolas Verstappen

(Tous droits réservés à l’auteur - avril 2015)